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Regards sur la société d’Ahfir

Quelle est la nature de notre société ahfirienne ? Quelle est la nature des relations qui unissent les membres de cette communauté malgré leurs différences de pensée et d’orientation idéologique ? Qu’est-ce qui les rassemble, et qu’est-ce qui les divise ? Ces divergences intellectuelles et politiques permettent-elles malgré tout une coexistence fondée sur l’amour, l’harmonie et le respect mutuel ?

Pour tenter de répondre à ces questions, il convient d’observer notre réalité avec un regard analytique et critique, tout en replaçant notre réflexion dans son contexte familial, social et historique.

Toutefois, ce qui suit n’est ni une étude sociologique ni une analyse exhaustive de la société d’Ahfir, de ses composantes ou de son histoire passée et présente. Il s’agit simplement du regard d’un fils de cette ville, un regard qui pourra peut-être encourager d’autres personnes à explorer leur mémoire et à nous apporter des témoignages encore méconnus.

Au niveau des relations familiales, deux situations totalement opposées peuvent être observées. La première est celle d’une rivalité malsaine, parfois même de conflits violents entre familles pourtant liées par le sang et la parenté : un frère contre son frère, un fils contre son père, des neveux contre leur oncle, et ainsi de suite.

La seconde situation, à l’inverse, consiste à soutenir systématiquement un proche lorsqu’il est en conflit avec une personne extérieure à la famille, que ce soit pour une question de terre, d’honneur ou autre, qu’il ait raison ou tort. Cette attitude n’a rien à voir avec l’enseignement du Prophète : « Soutiens ton frère qu’il soit injuste ou victime d’injustice ». Il s’agit plutôt d’un attachement excessif à la famille, au clan ou à la tribu.

Dans ce contexte, la morale devient la première victime. Cette attitude révèle souvent une éducation déficiente, parfois justifiée à tort au nom de la religion dans une société qui se prétend pieuse et conservatrice. Pourtant, la réalité quotidienne montre les limites de cette vision et met en évidence une confusion entre les véritables valeurs religieuses et les traditions héritées du passé.

Sur le plan social, il convient également de s’interroger sur notre manière de prendre soin les uns des autres. L’entraide, la solidarité et les œuvres de bienfaisance sont souvent motivées par l’espoir d’obtenir la récompense divine et le paradis. Qui parmi nous ne souhaite pas accéder au paradis ?

Cependant, réduire la quête spirituelle à certaines formes de charité peut nous conduire à croire que nous détenons seuls la vérité et les clés du salut. Cette vision peut générer une forme d’égoïsme, car elle contribue parfois à maintenir des inégalités sociales au sein d’une communauté qui devrait garantir la dignité et l’égalité de tous.

Une personne qui dépend continuellement de la générosité des autres finit souvent par perdre sa liberté de parole et sa dignité. Comme le dit un proverbe populaire d’Ahfir : « Celui qui n’a pas d’argent, sa parole n’a aucune valeur. »

Or, si Dieu a honoré l’être humain, certains hommes lui retirent cette dignité en le privant de ses droits. Plus grave encore, beaucoup renoncent eux-mêmes à réclamer ces droits, se résignant à leur sort sous prétexte que tout est écrit.

Lorsque nous disons à quelqu’un : « Prends soin de toi », surtout lorsqu’il s’agit d’une personne pauvre ou dans le besoin, nous ne parlons pas uniquement de vêtements ou de nourriture. Le véritable sens de cette expression est bien plus profond : préserver sa dignité, retrouver pleinement son humanité et vivre librement, sans dépendance humiliante envers autrui.

Nous devons évaluer l’importance morale des relations qui unissent nos familles et notre société dans son ensemble. Il est certes louable d’honorer ceux qui contribuent généreusement à la construction des mosquées. Mais nous devons aussi nous demander si le même enthousiasme existerait pour la construction d’une grande bibliothèque digne de la communauté du « Lis ! ».

Si nous appliquions la logique des priorités, nous constaterions peut-être que notre besoin de connaissances et de lecture est aujourd’hui plus urgent que notre besoin de nouvelles mosquées. Nous sommes devenus une communauté qui prie beaucoup mais lit peu.

La lecture est pourtant la voie qui mène au savoir, et le savoir mène à la liberté. Comme le dit Jésus-Christ : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. »

Empêcher la diffusion du savoir constitue une faute grave, car la connaissance nous permet également de mieux comprendre Dieu. Nos relations sociales, malgré leur apparente simplicité, sont souvent complexes et parfois marquées par l’hypocrisie et le manque de spontanéité.

La liberté permet à chacun d’être une personnalité unique, avec son propre parcours intellectuel et spirituel. Pourtant, la réalité montre que beaucoup d’Ahfiriens ont tendance à penser et à agir de manière uniforme. Les appartenances partisanes prennent souvent le dessus sur l’échange d’idées, tandis que les insultes remplacent parfois l’argumentation et le débat constructif.

Quant à notre rapport à l’histoire d’Ahfir, il ressemble souvent à notre rapport à l’histoire islamique : nous la regardons avec vénération plutôt qu’avec esprit critique. Nous évoquons notre passé avec nostalgie, comme nous nous souvenons de nos défunts.

Il est important d’écrire et de préserver l’histoire d’Ahfir pour les générations présentes et futures. Mais lorsque le passé est présenté uniquement sous un jour idéal, sans défauts ni erreurs, nous tombons dans la falsification de l’histoire.

Notre mission consiste à tirer les leçons du passé afin de mieux construire l’avenir. Il ne s’agit pas de condamner nos ancêtres, mais de remettre en question les héritages culturels néfastes qui continuent parfois de façonner nos comportements.

Enfin, si j’ai écrit cet article au moment des printemps arabes, c’est parce que je suis profondément convaincu que la véritable révolution est avant tout une révolution culturelle. Une révolution de la conscience qui nous permet de voir clairement notre situation et d’aspirer véritablement à la liberté et à la dignité.

La religion ne doit pas être utilisée comme un instrument politique ni être déformée par certains de ses représentants. Le défi qui nous attend dépasse les simples problèmes sociaux ou économiques : il s’agit de contribuer à la sauvegarde d’une civilisation menacée de déclin et d’oubli.

 

Mohamed Harrak

Paris, le 5 mars 2012

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