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Ahfir, de Martimprey-du-Kiss à nos jours : L’histoire gravée au fil de l’oued Kiss

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Située à l’extrême nord-est du Maroc, dans la région de l’Oriental, Ahfir est une ville frontalière majeure chargée d’histoire. Idéalement positionnée à environ 19 Km de Saïdai, 20 kilomètres de Brkane et 35 kilomètres d’Oujda, elle fait directement face au village algérien Boukanoune, séparée de celle-ci par l’oued Kiss.

Les origines du nom et le contexte de l’oued Kiss

Bien avant de devenir un centre urbain moderne, la zone où se dresse aujourd’hui la ville d’Ahfir appartenait au territoire historique de la confédération berbère des Beni Snassen).

Le mot « Ahfir » signifie « trous » ou « tranchées » en berbère. Deux explications historiques majeures entourent l’adoption de ce toponyme :

• La version minière : Le terme ferait directement référence à une ancienne carrière minière qui était exploitée à cet endroit précis.

• La version militaire (1859) : Lors des affrontements frontaliers, le général français Edmond de Martimprey et ses troupes se retranchèrent près de l’oued Kiss pour se protéger des combattants autochtones. Ils s’y barricadèrent derrière de profondes tranchées (Ihfren), marquant la mémoire collective locale.

L’ère coloniale : La naissance de Martimprey-du-Kiss

Le destin d’Ahfir bascule au début du XXe siècle, faisant de ce territoire de passage le laboratoire d’une colonisation militaire, puis urbaine, orchestrée depuis l’Algérie voisine (alors départements français).

La pénétration militaire de 1907

Bien avant la signature du traité de Fès en 1912 instaurant le protectorat, la région de l’Oriental subit la pression des troupes françaises stationnées en Algérie. Le prétexte des troubles transfrontaliers et de l’insécurité pousse l’armée coloniale à franchir l’oued Kiss. Le 29 mars 1907, le général Hubert Lyautey ordonne l’occupation d’Oujda et déploie ses troupes le long de la frontière. C’est à ce moment précis que le site stratégique d’Ahfir est massivement investi par les détachements militaires.

Le décret de 1908 et l’hommage à Martimprey

En 1908, Lyautey formalise cette occupation en signant l’acte de naissance d’un poste militaire et d’un centre de colonisation qu’il baptise officiellement Martimprey-du-Kiss. Ce nom est choisi en hommage au général Edmond de Martimprey, qui s’était illustré dans la région lors de l’expédition de la Tafna en 1859 contre les combattants marocains.

Un urbanisme de garnison devenu carrefour marchand

Le plan initial de la ville répond à une logique strictement militaire : de larges artères rectilignes facilitant le mouvement des troupes, des casernes fortifiées et des postes de surveillance orientés vers la frontière et les massifs des Beni Snassen.

Cependant, la géographie reprend rapidement le dessus. Situé au débouché des plaines fertiles de la Triffa et au croisement des routes d’Oujda et de la côte (Saïdia), le poste militaire se mue en comptoir commercial incontournable. Lyautey y encourage l’installation de commerçants. Le marché d’Ahfir devint vite l’un des plus importants de la région, où les tribus montagnardes venaient échanger céréales, bétail et artisanat contre des produits manufacturés importés.

Un modèle historique de cohabitation

Si Martimprey-du-Kiss est née de la confrontation militaire, sa configuration humaine au cours de la première moitié du XXe siècle a donné naissance à une micro-société cosmopolite unique, caractérisée par une tolérance et une interaction constante entre différentes communautés.

La mosaïque humaine d’Ahfir

Pendant près de cinquante ans, la ville a vibré au rythme d’une quadruple composante démographique :

• Les Marocains locaux : Composés essentiellement des Berbères des Beni Snassen et de populations arabophones de la plaine, ils constituaient la force vive agricole et commerciale de la cité.

• Les Algériens d’Oranie : Venus de l’autre côté de la frontière (Tlemcen, Bab El Assa, Nedroma), ils ont apporté leur savoir-faire artisanal, leur culture musicale (le style Gharnati) et possédaient souvent des liens familiaux étroits avec les habitants d’Ahfir.

• La communauté juive marocaine : Très active dans le négoce, l’artisanat du tissu et de l’or, et la gestion des commerces de gros, elle formait un pilier économique indispensable au développement du centre urbain.

• Les Européens : Français, mais aussi de nombreux Espagnols et Italiens venus d’Algérie ou de la zone de protectorat espagnol voisine (Melilla, Nador). Ils occupaient les postes administratifs, géraient les infrastructures modernes ou exploitaient les terres agricoles de la Triffa.

L’harmonie au quotidien

La cohabitation ne se limitait pas à une simple tolérance passive ; elle s’exprimait dans l’espace public et les traditions locales. Les langues s’entremêlaient : le berbère des Beni Snassen, l’arabe dialectal teinté d’expressions oranaises, le français de l’administration et l’espagnol des commerçants. Les fêtes religieuses des uns étaient respectées et souvent saluées par les autres. Les enfants de différentes confessions partageaient les mêmes espaces de jeu dans les rues du centre-ville colonial.

Le témoignage immuable des trois cimetières

Le symbole le plus fort et le plus émouvant de cette époque demeure la présence historique de trois cimetières confessionnels distincts à Ahfir : le cimetière musulman, le cimetière juif et le cimetière chrétien. Construits à la même époque, ils témoignent du fait que ces communautés ont non seulement vécu ensemble, mais qu’elles ont aussi ancré leur mémoire et leurs ancêtres dans le même sol. Aujourd’hui encore, bien que la composition démographique ait radicalement changé après 1956, ces lieux sont respectés comme les gardiens d’un patrimoine mémoriel pluriel.

L’évolution démographique et les statistiques coloniales

Au tout début de sa fondation, Martimprey-du-Kiss n’est qu’un modeste poste militaire entouré de quelques habitations de colons et de commerçants. Cependant, l’attrait économique du site va rapidement faire grimper les chiffres.

• La structure de la population : Les recensements de l’époque coloniale séparent généralement la population en deux grandes catégories administrativement distinctes : la population « indigène » (Marocains et Algériens transfrontaliers) et la population « européenne » (Français, Espagnols, Italiens).

• Les proportions : Bien que la ville ait été créée par et pour l’administration coloniale, la population marocaine (principalement issue des tribus des Beni Snassen) est restée largement majoritaire, représentant généralement entre 75% et 85% de la population globale au fil des décennies.

• La communauté européenne : Elle a culminé dans les années 1930 à 1940, comptant quelques centaines d’habitants permanents, principalement des fonctionnaires de la douane, des militaires, des cheminots (liés à la ligne de chemin de fer qui desservait la région) et des grands propriétaires terriens exploitant la plaine de la Triffa.

• La communauté juive : Bien qu’aucune statistique officielle isolée ne soit facilement accessible pour cette seule ville, les archives régionales indiquent qu’elle représentait une part très active du tissu urbain commercial (boutiques, tissus, bijoux).

Le mode de vie à Martimprey-du-Kiss

Le quotidien à Martimprey-du-Kiss était rythmé par la frontière, l’agriculture et le commerce. C’était une ville animée qui fonctionnait comme un pont entre l’Algérie française et le Maroc sous protectorat.

Le cœur battant : Le Souk du lundi et du jeudi

Le mode de vie local était entièrement suspendu aux jours de marché. Comme le rapportent les mémoires de l’époque, le grand souk se tenait deux fois par semaine (traditionnellement le lundi et le jeudi).

C’était un événement régional majeur : les montagnards des Beni Snassen y descendaient pour vendre leurs olives, leurs agrumes, leurs amandes et leur bétail. En échange, ils achetaient des tissus et des denrées manufacturées importées d’Europe ou transitant par l’Algérie.

L’influence de l’Oranie voisine

En raison de sa mitoyenneté immédiate avec Bab El Assa et la région de Tlemcen, le mode de vie des habitants de Martimprey était profondément imprégné de culture algérienne oranaise.

• L’alimentation et les coutumes : Les familles partageaient les mêmes traditions culinaires et vestimentaires de part et d’autre de l’oued Kiss.

• La transition linguistique : C’est à cette époque que la population locale, d’origine berbère (Beni Snassen), s’est fortement arabisée. L’arabe dialectal parlé à Martimprey a emprunté de nombreuses expressions, accents et tournures propres à l’arabe de l’Oranie.

Les loisirs et la sociabilité

La vie sociale des Européens s’organisait autour des cafés coloniaux, du cercle militaire et des fêtes paroissiales chrétiennes. Pour la population marocaine et algérienne, la sociabilité passait par les cafés maures, les discussions sur les places de marché, et la célébration des moussems (fêtes religieuses et culturelles traditionnelles) de la région.

Malgré les barrières sociales imposées par le système colonial, l’étroitesse de la ville forçait une grande proximité géographique et humaine, créant ce climat de cohabitation pacifique qui a marqué l’histoire de la cité.

L’Indépendance (1956) et le retour à l’identité marocaine

Lors de l’indépendance du Maroc en 1956, la municipalité efface les symboles de la présence coloniale. La ville est officiellement rebaptisée de son nom d’origine : Ahfir.

À partir de cette date, la dynamique de la ville change. Autrefois point de passage majeur et fluide entre le Maroc et l’Algérie, Ahfir a subi les contrecoups politiques des tensions géopolitiques régionales, notamment la fermeture prolongée de la frontière terrestre entre les deux pays. La ville s’est toutefois réinventée grâce à sa proximité avec l’aéroport d’Oujda-Angads et son rôle de relais économique pour les communes agricoles environnantes.

 

Note :

Cet article a été réalisé en grande partie à partir des archives de l’ancien site Ahfir Europe, ainsi que de diverses sources documentaires et historiques disponibles sur Internet, notamment Wikipédia et d’autres sites spécialisés. Malgré le soin apporté à sa rédaction, cet article reste ouvert à toute contribution susceptible d’enrichir davantage l’histoire d’Ahfir.

Si vous avez des remarques, des témoignages, des corrections, des documents d’époque ou des informations complémentaires concernant l’histoire de la ville d’Ahfir, n’hésitez pas à réagir et à intervenir via les commentaires ci-dessus. Votre participation contribuera à préserver et transmettre la mémoire collective de notre ville.

 

R. LEGSSYER Le : 14/10/2026

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