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Sandika

Ainsi, les grains d’orge furent transformés en ciment, et les nuées de pigeons tombèrent à terre.

Chaque fois que l’ennui le gagnait à force d’isolement et de solitude, et que les serpents de la solitude l’enveloppaient, Al-Mahi levait les yeux depuis le sommet de la colline de Hjarat El Hlouf. Il laissait son regard se perdre dans les vides d’un temps lent et immobile. Il ne voyait alors que Es-Sandika, dressée majestueusement au cœur de la ville. À son sommet, une tour dominait la cité telle un roi sur son trône, contemplant les pigeons qui se multipliaient autour d’elle.

D’ordinaire, il était difficile pour Al-Mahi de situer le temps. Ici, les heures se ressemblaient, tout comme les jours et les années. Il ne savait plus comment distinguer les époques et les lieux, tant la roue du temps faisait défiler les mêmes jours et les mêmes images. Mais cette fois-ci, il lui était impossible d’oublier le moment et l’endroit.

C’était le matin du 30 mai 2002. Il se trouvait dans un café de Katroute avec son ami Omar, absorbé dans l’écriture d’un poème qu’il griffonnait dans la marge d’un journal. Al-Mahi n’en avait lu que les premiers mots :

« Ma patrie est prisonnière et geôlière… Ma patrie est belle et pécheresse. »

Après avoir terminé son thé à la menthe et sa harcha, il sortit acheter une cigarette chez l’épicier du quartier. Mais, saisi par ce qui se déroulait devant lui, il oublia aussitôt la raison de sa sortie et murmura, incrédule :

« Les tambours de la guerre ont-ils retenti ? »

Il rentra précipitamment dans le café et dit à son ami :

— Dis-moi, que se passe-t-il dehors ?

— Dehors ? Des guerres en Palestine, le chaos en Irak… et les États-Unis qui tentent d’imposer la liberté au monde.

— Plutôt les États-Unis qui tentent d’escroquer la liberté ! Ce n’est pas de cela que je parle. Que se passe-t-il ici, dehors, dans la rue Saïdia ? Que sont toutes ces machines… ces bulldozers… ces camions ?

— Ah… tu ne sais donc pas ? Nous avons de la chance. La commune a cédé cet emplacement. On y construira des galeries commerciales et des immeubles. La commune en tirera profit, la ville prospérera et le tourisme se développera.

Al-Mahi fut pris de vertige et s’écria :

— Et Es-Sandika alors ? Qu’en est-il d’Es-Sandika ? Qu’en est-il d’Es-Sandikaaaaaa ?

 

Par Jelloul

23 janvier 2013 – 14:45

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