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Fêtes à ciel et à cœur ouverts

- Par abdellah louaradi
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16 02 2016 - 21:05


 

Après une longue journée dardée par un soleil qui faisait fondre les rêves et le bitume, les éléments de la bande commencèrent à se rassembler. Yahya, Belaïd, Miloud, Mohammed le sinistré, Fils et beaucoup d’autres, prenaient place à « Guirado ». On se racontait des blagues, tramait des pièges pour les retardataires et les absents, planifiait l’ordre du jour de notre nuit.

En éclaireurs, nous comptions les guirlandes qu’on appelait « Lambate » (les lampes), en mémorisant les lieux tels des oiseaux cachant des graines pour les déterrer, une fois l’hiver installé. Nous connaissions les rues par cœur, à la manière d’un taximan Parisien ou d’un gondolier de Venise. Certes nous ignorions la rue Le Mouffetard, rue moyenâgeuse qui, en pente assez forte, mène à Notre Dame. Mais on savait déjà que Paris a deux rives ; exceptés, les vomis de la caserne, car c’était au collège où on faisait répéter cela dans des leçons d’élocution.

Les membres de la bande exclus ont toujours eu tort, ils étaient le tort lui-même selon les Feus cracheurs, les tortionnaires qui utilisaient parfois le courant électrique pour nous supplicier ou faire sortir les démons ou des secrets de La Bande à Bader ; quel intégrisme pédagogique ! la pédagogie de l’intégration n’avait pas encore vu le jour.
Plus tard, j’ai découvert que ses « fous » n’avaient rien dans la tête, mais leur cœur était plein de haine et de rancune. Cœurs de roc, Soyez maudits autant que les kleb ont marché pattes nues, autant qu’il a plu et s’est éclairci. Maudits jusqu’au jour où on trouvera l’Arche de Noé.

Une fois le dîner avalé, tous les éléments de la bande se rassemblèrent à « Guirado » que nous quittions aussitôt pour aller nous confondre avec d’autres dans la foule déjà attirée par la rue enguirlandée, auréolée, illuminée jusqu’à la béatitude, comme un saint merveilleusement peint sur des fresques de Michel Ange.

Une vieille dame s’empara d’un Bendir. Silencieuse, elle tournait, foulait le sol des quatre coins du lieu festif, jetant des morceaux de sucre çà et là, pour faire fuir les mauvais esprits, sacraliser la fête ; on dirait un rite des Mayas. En fait les mauvais esprits, les démons n’étaient que des soûlards et des malfrats ; des gens ensorcelés par une fausse sainte, qui aurait accroché leur sort entre ciel et terre.

Que la veillée (Taqsira) commence ! Cheikh Ahmed lance le chant, sa flûte bicorne expire des airs solennels dignes d’un silence religieux. Les esprits se calment, prêts à se partager de bons moments festifs et indélébiles. Le crieur(albarrah),en troubadour joliment habillé, scandait les patronymes, à haute voix,l a tête relevée, la main tenant le billet vert ou marron, dirigée vers le ciel, comme s’il invoquait des constellations et des absents qui sont partis très loin.

Une fois que le Hidouss, Le KantJaya ou un Laâlaoui, commencèrent à retentir, les Bendirs résonnent, les tympans vibrent, les cous s’allongent, les oreilles se tendent et l’âme se fragilise. En marge de la « veillée », des vendeurs de limonades légèrement rafraîchies par des restes de sacs de sucre, imbibés d’eau pas très claire, trempaient des bouteilles de différentes marques : des Judor ; Kawthar, atlas orange, mistral, Malik annaânaâ (le roi de la menthe) dans des bassines en fer, précurseurs des lave -linges pour les montagnards qui visitaient très peu la ville ils commandaient la boisson en annonçant la couleur : jaune rouge ou noire.

Nous prenions des qrads (quelques pièces) de figues de barbarie en guise de dessert, chez kader, Kouider, Belaïd ou Slimane mais Jamais Chez Maxime, car Paris était loin, on ne sentait ses effluves que dans les bonbons et les 404 à feux rouges criards, décorées par un joli lion accroché au bon milieu de la calandre. Deux heures du matin, déjà !

Entracte ! quelques ivrognes tentaient le coup de semer le trouble, en terrorisant les femmes par leurs sales gueules de gueux et de traversées en courbe sinueuse, évitant la cruche et les braseros. En un clin d’oeil. des « terrass »( des hommes viriles) tenant des battes et des matraques de Zebbouj (olivier sauvage) dures et noueuses entrèrent en lice; des armes très efficaces…quelques coups entre les épaules, et le feu fut éteint. La fête pouvait continuer.

En bande de renards frugivores, guidés par la pleine lune, nous regagnâmes l’oliveraie (le Zitoun), pour voler des amandes sèches, car au milieu de l’oliveraie, bordant une belle allée, s’alignaient de beaux amandiers ; nous savions que Dieu nous voyait, on l’a lu dans un manuel d’arabe, mais nous, on ne volait pas des raisins. En réalité on ne volait pas, on cueillait juste ce qu’on pouvait manger ; et c’était sur des terres récupérées.

Vers trois heures du matin, accompagnés d’Al manqoub (le sinistré), nous changions de cap. On se dirigeait vers une autre rue, question d’assister au déclin d’une veillée de chioukhs qui présentaient toujours leur spectacle en posture de Yoga, tous assis, sauf le Berrah. La rue coupée à la circulation par des madriers et de longs bancs loués respectivement chez des apprentis tâcherons et des gérants de cafés. Des nappes d’Alfa, ternes et crasseuses, déroulées pour la plèbe, des couvertures en satin de laine, pour les majeurs friqués et invités, qui attirèrent par leur argent, une danseuse habillée comme une sirène.

Avec des coups de hanches synchronisés avec la lumière et le son, en s’aidant de Satan et des reflets de son corps, elle ensorcelait les hommes mariés sous le regard des mères et des épouses : on dirait qu’elle sortait tout droit d’un conte de mille et une nuit. Ce n’était pas le Moulin Rouge, mais avec le fantasme, des veilleurs et des voyeuristes tramaient chacun à sa manière, sa propre histoire.

En teenagers égarés nous contemplions les silhouettes de femmes enveloppées dans des haïks on dirait des monceaux de semoule, mal éclairées, entourées de leurs enfants gisants, morts de fatigue. Quelques voisines bâillèrent sur les terrasses, tels des spectres évadés de la vallée de Kiss. Un vieux de la famille scrutait les lieux comme un suricate, à la recherche d’un ennemi potentiel qui pourrait nuire au sérail. La canne à la main, des moustaches denses, des yeux de lynx, une acuité de rapace, le turban légèrement décalé, plein d’honneur et de fierté jusqu’aux narines, il veille dans les deux sens du mot. Du machisme ancestral.

L’aurore approchait, on n’arrivait pas à distinguer le blanc du noir, nos paupières s’alourdirent, les lanceuses des youyous s’endormirent. Le muezzin annonça l’approche d’Assobh avec des Asbaha walillahi alhamd(louange à Dieu,le point du jour fût). Nous quittâmes les lieux pour prendre du café au lait chez Farchach, en regardant défiler des visages hâlés par le soleil et les reflets des terres fumantes d’été : les gens du Mawqaf où on puisait la main d’œuvre bon marché.

Dans cette histoire, notre ami le sinistré (Almankoub) est notre mémoire : ma propre histoire ne vaut pas la peine d’être racontée, celle d’Almanqoub suffirait.

Les nuits blanches, cafés ferchach, zouave, Bellou, Zougmari, la charrette d’Oukacha, la belle rouquine qui tenait des moutons à new Market (souk jdid) vous diront…

à Lalla hlima Almarjia, des femmes, accrochaient leurs linges intimes sur le jujubier sacré pour décrocher un mari qui ne viendrait jamais, que des rêves suspendus !

Des cierges des « walis » (saints) éclairaient les morts. Des fous et quelques chiens errants rodaient, se rincèrent les yeux et les museaux sur le talus colonisé par des touffes de pâquerettes et de marguerites.

Souviens-toi, saint-forgeron (Sidi Ahmed ALhaddad), genêt fleuri, oliviers bénis te rappelleraient mon mirage toujours souriant, qui s’est éclipsé une nuit d’été.

Salut cher Mohammed le sinistré, toi qu’on t’a privé de l’amour d’une mère qui a tant souffert de ton absence, pourtant Oran n’était pas loin et nous étions tous des collègues, même si tu boîtes encore, ta mère serait joyeuse là haut, près du Grand Miséricordieux.

Abdellah Louaradi




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2017-01-01
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Histoire qui fait renvoie aux récits biographiques d'une certaine manière. Evoquer des renvois comparatif à Paris ou à l'Algérie voisine me réitère Balzac dans ses écrits où le détail dans la description est de mise. Ssi Abdellah est dans une forme d'écrit de Mouloud Feraoun plutôt que de M. Dib. Ce qui me rend encore plus fier c'est de voir un écrivain maghrébin de langue française qui n'a rien à envier aux autres jouissant de ce titre. Je ne veux pas être chauvin, mais, en plus il est d'Ahfir. Tous mes encouragements!!! M. Bennaser.
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